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TELEPOLIS (La Antena)

Esteban Sapir

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Comme je travaille actuellement sur le corps et ses consistances et ses formulations mentales implicites et explicites, je me permettrai d’oser les formules suivantes sans les commenter :

Le corps, c’est l’autre.

Le corps est lié et révélé par la voix.

Il y a un lien organique et plus entre parole, corps et voix.

Donc corps et parole et voix et parole à un niveaux se confondent.

Cet ensemble consistant et non disjoint forme la porte de la communication aux autres.

Mais compose aussi l’âme de l’être et de la communication.

La voix est la possibilité de s’exprimer, mais bien plus encore.

SYNOPSIS

Le synopsis de présentation nous avertit du monde et de l’ambiance que nous allons trouver et nous pensons que nous sommes dans une sorte de satire de la télévision et de la téléréalité ainsi diffusée et exportée. En fait il n’en est rien. En tous cas pas directement. Il faut se reporter tout de suite à l’imagerie d’un conte ou d’une féerie : « Dans un monde où la politique dirige les médias, la Télévision ne cesse d’émettre des programmes de masse pour contrôler l’opinion Publique et guider la population». Le conte, bien sûr, fait référence à des réalités et s’appuie sur elles, mais pour s’élever au-dessus et par-dessus pour leur conférer une rêverie et un regard.

Par, politique, il faut entendre ici le pouvoir d’Etat, tel que celui-ci conditionnerait, agirait sur les esprits par les moyens que confèrent les médias et leur pouvoir de diffusion. En ce sens, les médias, comme outil et pouvoir technologiques de diffusion de masse des images et des programmes, relaye ou se substitue pour ainsi dire au Pouvoir de l’Etat.  Il  faut se mettre à la hauteur de la fiction, qui est aussi celle du conte pour ne pas verser dans l’imagerie plate qui se donnerait pour réalité. Parfois aussi la télévision se donne, à plat, à la fois comme spectacle et réalité. Mais à partir d’une certaine « hauteur de fiction », par contre, on voit et l’on peut se représenter ce que l’on voit et considère.

Considérons vraie ou fausse, mais comme possible, ce pouvoir dans son totalitarisme comme moyen suprême de l’Etat, comme excès, comme tentation d’un détraqué, qui viserait à aligner les êtres, et les considèrerait en masse comme de la masse et des produits de consommation courante trouvables en hypermarché. Ici le Pouvoir suprême et conditionnant général est exercé par un homme. Un homme fou de pouvoir et propagandiste M. TÉLÉ qui a trouvé dans ce moyen technologique l’instrument de son pouvoir ou sa folie du pouvoir, le moyen de la réalisation de son exaltation. À partir de la présentation de conte cruel et méchant, difficile à décoder au début, à catégoriser, le film comme récit va encore hausser le ton et prendre l’envol de sa figuration. Le cinéma, par la richesse et la sobriété de ses moyens de figurabilité, va se transcender en conte à images.

Je brosse peu à peu les éléments de la fiction difficile à présenter pour qui n’en a pas entendu parlé ou ne l’a pas vue pour pénétrer ainsi directement dans la poétique de l’image et de la musique et celle de l’évocation.

Je pense avoir suffisamment campé la scène pour arriver maintenant à une évocation, une pensée plus étendue. En effet, par continuité et logique mentale, et pas seulement par faits, si on laisse de côté l’ensemble des totalitarismes et déviations folles du pouvoir qui sont des risques possibles ou pas impossibles, on aboutit à quelle potentialité ? À Celle-ci, la possibilité d’un pouvoir total s’exerçant sur l’esprit et les esprits. Un pouvoir qui aspire à les fasciner ou les façonner comme des images.

Mais restons dans  la fiction, c’est-à-dire dans l’hypothèse de l’hypothèse à la puissance trois de l’improbable. Comment pouvons-nous lire et regarder ce conte qui se déroule sous nos yeux et qui nous offre une telle illustration figurative ? Comment raconter un rêve qui donne à croire et voir à nos yeux ? Au-delà de nos scènes trop réelles et trop bloquées, sortes de livre ouvert général du mal et du bien ?

Admettons cette possibilité d’un pouvoir total sur l’esprit et les tendances collectives. Nous en avons eu des exemples ou des illustrations de force croissante dans des épisodes de l’histoire ou de l’aventure humaine et sociale, qui a un moment de la temporalité mémorielle devient collective. Collective ne voulant pas dire « Universelle », ce en quoi elle se heurte à beaucoup d’impossible et de malentendus, l’universalité pouvant passer pour un idéal, une aspiration. Ce qui est nouveau dans la figure de ce pouvoir et de son emprise, dans sa capacité de  figuration, dans l’écran tendu sur le monde humain, ce sont les pouvoirs technologiques contemporains et la massification des modèles économiques. Miroir de miroir sur l’homme pris dans ses modèles et ses réflecteurs ? l’Ego homme miroir pris dans l’image de ses tissages et la fabrication de ses reflets. Partout en image et en vitrine de quelque chose ? L’homme produit parmi les produits.

L’économique se laisse et se donne à penser comme un mode de vie et de production, mais aussi de travail non plus social mais comme  globalement économique. Rouleau compresseur de la machine des échanges et de la machine à produire, et miroir cent fois reflété de l’homme et ses aspirations et en célébration de ses modes de vie, en retour, sans cesse en retour sur lui.  Destin tragique de l’homme économique mis en spectacle, amené constamment à se voir et regarder dans tous les coins de la planète  Le mode et modèle général économique, renvoyant au mode d’être et d’existence dans ce modèle et par ce modèle et par là, comme étant un modèle de consommation existentiel et un « modèle d’acteur social obligé ». En terme de pensée sociale de type plutôt marxiste, je pense, on dira que l’Idéologique, rejoint alors le Social et se confond avec l’Économique.

Voilà la trame de fond que la fiction filmique présente et met en scène. Il s’agit d’un modèle de dépendance. Celui-ci est traité selon un parti pris bouffon et caricatural. Dans le système de la production de masse  des images en retour sur le Social et dans leur sélection, est alors manifesté, pourrait-on dire, l’aspect et les intentions violentes, voire mégalomaniaques et « chirurgicales » de la démarche de conditionnement général. Derrière la forme séductrice et additive, l’intention hypnotique (au sens violent de l’influence prise sur autrui)   est manifestée, comme envers du conditionnement et de l’intention de pouvoir. Le téléspectateur ou pourrait-on dire « le Téléspectaté », pris dans le rayon de l’hypnose de son vécu, de sa mise en miroir et en spectacle, le téléspectateur consommateur,   devient un consommateur tant idéologique qu’acteur de « télévision économie », généralisée, instituée en spectacle et miroir exclusif de ses conditions de vie en société. On pourrait parler de Scène de télévision économique.

On peut critiquer la forme et le parti pris esthétique ou de filiation cinématographique du film, cependant il ne faut pas oublier le thème qu’il tente ou tente de traiter dans le contexte. Autre chose encore est d’apprécier comment ce thème est proprement traité sur le plan filmique et en art du récit, compte étant tenu des moyens mobilisés.

J’en viens maintenant à un autre thème, métaphysique, et de condition sociétale et existentielle que le film traite. On peut voir aussi dans ce film et son abord l’expression et la révélation d’un écartèlement dramatique humain occasionné par la puissance des outils technologiques existants. Une sorte de « folie de moyens ». Un risque donc, d’écartèlement entre imposition, dictat, possession, avoir et dictature, sens des limites et de la réalité compris ou estompé, enjeu de liberté et donc d’esprit, et  responsabilités. Encore qu’à un certain niveau, la responsabilité  ne saurait être exclusivement individuel. Par là on retrouve un des fondements de la métaphysique heideggérienne, et son extrémisme critique concernant la technologie, l’évolution, le modernisme et le monde de la tekhnê.

Mais reprenons le film selon ses moyens et son récit. C’est donc une fiction, un conte, une fable. Il en déploie le talent poétique. Poétique, il l’est vraiment et souvent de façon simple, épurée, touchante. Un développement mériterait d’être consacré à l’esthétique du film et à ses solutions en tenant compte du thème. Car « l’esthétique ne crée pas que de l’image pour frapper l’imagination mentale et esthétiser l’esprit mais « donne des yeux »

Par fiction, on peut entendre, une œuvre d’imagination qui a des rapports avec une réalité environnante plus ou moins proche, mais s’élève au-dessus d’elle de façon plus ou moins prémonitoire, pour en donner une image ou une figuration. Voire lui conférer une contemporanéité. Dans Télépolis, la fiction nous équipe progressivement de meilleures lunettes pour nous doter d’images en rapport avec la réalité ambiante. Il nous dote d’un vécu affectif et émotionnel. Ce dernier peut glisser dans les mailles et espaces de la réalité ou des discours politiques.  Il s’agit donc de quelque chose qui va plus loin, malgré sa modestie, qu’une dénonciation idéologique, ou contre idéologique, partisane ou grandiloquent, enjeu de scène et de discours.  Une phrase résume bien la conscience lucide et poétique de cette réalisation souvent décalée :  c’est l’Imagination qui nous sauvera. Or il est donné forme ici à l’imagination de façon filmique, technique, pour servir l’imagination évocatrice et poétique.

À cette hauteur poétique et d’imagination qui opèrent dans leur alchimie, et qui, il me semble opère souvent, les êtres ne restent pas plantés dans la réalité qu’ils habitent et qui les hantent ou en font des êtres soumis à la fatalité qui les écrasent.

Revenons sur la métaphore filmique et visuelle du film : la dictature et le pouvoir de Monsieur TÉLÉ. Monsieur TÉLÉ, guignol et pantin. La métaphore méta visuelle et imaginative qui prend place est celle du besoin du consommateur « drogoman » pris au piège de son besoin et de son conditionnement en masse, extensif, et en retour spirale, sur lui. La caricature qui frise sur un certain plan la bouffonnerie rend par ailleurs la chose plus « probable pour l’imagination ». Le besoin du consommateur et son conditionnement potentiel est poussé à la limite. Elle rencontre dans sa « non-finitude » l’enflure de l’Ego, « le léchage de son Image, alimentée par la folie et la soif et de pouvoir ogresque de M. TÉLÉ.

Au-delà de la bouffonnerie, voire de la caricature en forme de farce de ce conte « en animation », la fiction filmique fait apparaître une forme « d’hypnose réalité ». Un conditionnement en hypnose réalité, télé image, concret.  Les « télévisuels » deviennent des sortes d’assistés mentaux, des décérébrés, des demandeurs de leurs produits d’habitude et de conditionnement. Cela devient « leur média mental » et leur conditionnement. Le conditionnement dans la réalité et sa réalité, semble renvoyer au conditionnement, au formatage mental implicite des êtres dans l’image, et à l’impossibilité de regarder la réalité ou étant de venus aveugles dans la mesure où elle a pris tout l’espace privé et tout l’espace collectif ou dit public.

Selon moi, la beauté esthétique et filmique tient à la réalisation des images et figures du conte et du propos et à l’imagination exposée. La figuration par son style et son rythme devient peu à peu le film, telle une mélodie d’ouverture en musique et trace l’étoffe de tout son développement.

Dans l’emballement du thème, M. Ogre TÉLÉ veut passer à la limite. Il est dans une ivresse cataclysmique pour sa part également, comme l’exaspération de « manger » et dominer rejoindrait l’impulsion impérative de consommer.

Des figures vont illustrer le film et apparaissent comme de figures de légendes, aux deux sens du terme. Elles ouvrent le processus du sens donné à la figuration. On ne peut comprendre, sentir, participer, que si on vit le vécu proposé qu’aux travers des figures qu’ils proposent, et leurs relations dans le récit, ce qui demande d’accepter une certaine naïveté. Elles illustrent ainsi de façon remarquable également, le récit, son style, et la rythmique du film. On comprend sans trop comprendre, d’abord parce qu’il s’agit d’un conte et pas seulement d’une caricature ou une satire, et qu’on peut se laisser prendre par la poésie et l’ambiance de l’ensemble.

Les formes et « vies » qui se dégagent et vivent l’aventure de la condition et du conte ou encore les figures de la forme et du récit sont : La Voix, La Parole comme lié à la possibilité de la voix ou à la perte de son usage, et de son média de communication proche et discrète indispensable, voire la perte ou l’effacement de son souvenir, et de sa sensibilité « sensible » », toute la qualité et la capacité, la beauté du vocare, au sens de faire venir, appeler, convoquer, rendre présent. Les personnages prennent la forme de « personnages animés de la parole » sur fond de sa perte et de son oubli. Le climat est celui d’une amnésie générale. Citons encore le thème de la communication humaine, interhumaine, sous ses différents aspects, donc aussi la « communion collective » ou la transmission des formes et des évocations groupales. Les formes d’attachement du groupe à la parole.

Le film par ailleurs est servi par une très belle musique qui colle à ses mouvements, son atmosphère.

J’en reviens maintenant aux Fictions filmiques Totales qui sont produites. Elles sont très joliment concrétisées par le choix des couleurs du film et ses noirs et blanc, son maquettisme, ses contrastes. Notez la présence de la neige qui tombe de façon incessante tout au long du film et trace un parterre blanc en permanence, l’image évoquant peu à peu, le deuil, le froid, la glaciation des échanges et de la communication, mais aussi le silence infini qui semble exister « au fond de la parole » et entre les êtres. Je veux dire la parole humaine dépeuplée de ses échanges, des raisons de ceux-ci, et de sa Fonction fondamentale de média des vivants humains, de leurs relations, et de leur partage de sentiments. Sensation d’étouffement et silence engourdi, de la Parole privée de la voix et du bruissement des échanges humains. Un peu comme si on avait perdu le sens de l’éveil en entendant le bruissement produit par le piaillement des oiseaux.

Voilà présentés selon l’imagerie du film, les paroles et les mots séparés de la vibrance et de l’intelligibilité que produit la Voix.

Les mots sortent à plat sous forme écrite, et s’élèvent des lèvres silencieuses et muettes. Le Chut… Geste du doigt sur les lèvres, remplaçant le susurrement, est partout présent. Les êtres parlent sous le couvert du silence et du secret comme pour parer au monde sans faille de la surveillance et de l’image. Les mots ne sortent plus de lèvres vivantes humanisées par la voix et qui nourrissent la communication. Voilà comment apparaissent les lèvres des « citoyens spectateurs télé visuels ». Dès lèvres avec une expression des visages de poupées et de figurines perdues, lèvres qui ne sont plus langagières, cinétiquement vivantes. Il en est de même pour les consommateurs héros qui se révoltent. Les mots s’élèvent d’eux comme des ballons avec leurs personnages, phrases-mot-écriture, seulement compréhensible que pour « le silence de l’esprit », et l’absence du regard des tiers. Les mots qui s’élèvent sont des « figures de mots », des mots à lire comprendre, à consommer, des lettres, des chiffres, des fragments. On retrouve aussi par là l’intensité et les émotions rendues par le cinéma « muet » à quoi il est rendu hommage.

N’est-ce pas sur le fond de la privation de la parole, et le semblant du silence ainsi instauré sur ce vide de la parole, sur le fond de ce monde privé de la musique et du moyen d’expression de la voix humaine, de la musique des échanges et des mots, que ressort le plus les sentiments et la vie des sentiments des personnes et des êtres ? 

On voit se dérouler le spectacle de spectateurs consommateurs, hypnotisés comme dans un sommeil sans fond, assemblés dans la rue, face à des postes de « téléviseurs publics ». Ils assistent en commun en dehors de leur « ration personnelle et ménagère » de consommation personnelle, à cette manne de consommation publique partagée. Encore une fois, leurs lèvres ne sont plus vivantes de la vie des mots, et il y a le silence et l’absence de voix sur leurs lèvres. Sur les lèvres de héros révoltés, sans cesse les doigts viennent pour réclamer le silence et constituer du secret. Que sont devenues les voix et les paroles qui animaient les esprits à la vie et aux sentiments de leurs échanges et de leur vécu dans une réalité tant commune que personnelle ?

Par contre, le personnage qui incarne la Voix, espèce rare, rescapée et très menacée, est représenté par un personnage féminin, qui a un visage masqué ? Masque en forme d’ovale ou d’ogive, fait semble-t-il pour coller ou figurer un micro émetteur ? Voix puissante et exubérante destinée à l’émission voyante de masse ? Voix le plus souvent chantée ou émettrice de mélopée, de sons chantés. Cette voix et ce personnage excitent la convoitise de M.TÉLÉ. L fils de cette créature a aussi le don rescapé de la voix. Son existence est secrète, cachée, menaçante et menacée. Il a un visage de poupin de poupée garçon genre celluloïd avec des lèvres vivantes et émouvantes, mais par contre il n’a pas d’yeux. Une voix animée de sons purs et enfantins sort de sa bouche et surtout de ses lèvres comme une sorte d’instrument de musique à faire naître les sons de la voix et l’émotion.

Voilà une autre évocation et une figuration intéressante, émouvante, tant pour ceux qui s’intéressent au fonctionnement du cerveau, que pour les professionnels du langage que sont les orthophonistes. Les amoureux praticiens et soignant du langage, les veilleurs et observateurs du mystère de nos capacités et déficiences à pouvoir être nous, parmi les autres et inclus dans la socialité de leur vie et de leur communication. Sans oublier que le domaine du langage humain rejoint des domaines complexes correspondant à nos capacités pragmatiques et  corporelles de conception et de communication.  

Voilà comment je reçois pour ma part ce film remarquable, étrange, bouffon par moments, suggestif d’un monde du silence des mots, de la voix,   de la musique, et finalement de l’esprit à différents niveaux, servi par les moyens de la figuration, des signes, et des moyens d’expression qui ont été choisis.


Docteur Lucien KOKH le 6/03/2008


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Analyse

Analyse du film Telepolis

par le

Docteur Lucien Kokh,

Psychiatre, Psychanalyste